Rokia Traoré - Mardi 13 août

Mathieu Zazzo
Mise à jour :
29/7/2013 à 11 h 45
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L’indépendance d’esprit ne se gagne pas que par des combats et des revendications. Elle s’acquiert aussi au jour le jour, par la compréhension intime de soi comme par l’attention portée à autrui et au monde extérieur ; elle s’apprend et se raffine au fil du temps, tel un métier qui exigerait patience et application. C’est ce long mais sûr travail d’affranchissement de soi, de libération de la parole, des pensées et des désirs, que reflète et raconte Beautiful Africa, le nouvel album de Rokia Traoré. Réalisé par l’Anglais John Parish, voici le cinquième jalon discographique d’une trajectoire unique en son genre, tracée sous le double signe de l’exigence et du plaisir.

Avec toute la spontanéité qui fonde son inspiration, Rokia Traoré y réaffirme sa volonté d’échapper aux carcans des poncifs et des genres. Malienne de naissance et de culture, la musicienne, fille de diplomate, a couru le monde et connu l’exil dès son enfance. Tout son parcours musical semble faire écho à cette expérience, qui lui a permis d’éprouver à la fois la solidité des racines et la beauté du mouvement, la valeur inaltérable de l’inné et la richesse toujours recomposée de l’acquis. Dans ses trois premiers albums, Mouneïssa (1998), Wanita (2000) et Bowmboï (2003), Rokia Traoré rénovait ainsi de l’intérieur les traditions de son pays, en rassemblant notamment dans un même cercle créatif des instruments que la coutume tendait à dissocier, comme le balafon, le n’goni et la guitare acoustique ; ou encore en collaborant avec d’autres musiciens sans œillères comme les Américains du Kronos Quartet.

Avec Tchamantché (2008), elle a ensuite négocié un premier tournant, en intégrant dans son bagage sonore la guitare électrique, devenue son nouvel outil de prédilection, la basse et la batterie. Révélant les liens du sang et du son qui la raccordaient à Billie Holiday comme à Ali Farka Touré, à la chanson française comme à la famille du rock ou des singers-songwriters anglo-saxons, son écriture et son chant se sont glissés dans un courant expressif, esthétique et historique plus vaste. Suivant l’idéal d’universalité qui l’a toujours gouvernée, Rokia Traoré, multipliant les aventures, s’est transformée en infatigable passe-murailles, capable de s’illustrer du côté de Mozart (le spectacle Wati) comme de Robert Wyatt (l’album hommage concocté par l’Orchestre National de Jazz) ou de Toni Morrison et Peter Sellars (la pièce Desdemona ). “Dès mon premier disque, j’ai compris que dans le milieu de la musique il y avait des cases, et qu’il fallait y entrer, dit-elle. Depuis, je lutte contre ça, parce que c’est une vision des choses qui, tout simplement, ne m’arrange pas. Si je devais m’y plier, j’aurais intérêt à arrêter immédiatement la musique : je ne sais pas la jouer comme ça, ça ne fait tout simplement pas partie de ma formation.”

Les choix qui ont présidé à la conception de Beautiful Africa perpétuent et accentuent cette aspiration au décloisonnement. Ils disent aussi combien Rokia Traoré, parvenue à ce stade de la maturité qui autorise un certain lâcher-prise, est plus que jamais désireuse de laisser sa musique se déployer dans la pleine mesure de ses vibrations. Après en avoir rôdé le répertoire sur scène (“Je voulais qu’un de mes disques dégage autant d’énergie que mes concerts” dit-elle), la chanteuse, guitare électrique toujours en bandoulière, a confié la mise en son de ce nouvel album à John Parish : un homme réputé pour l’humilité et la profondeur de son écoute, autant que pour la justesse avec laquelle il a su capter l’inspiration versatile de PJ Harvey, autre grande experte en arpentages et en brouillages de pistes.

Mêlant un noyau musical malien (Mamah Diabaté au n’goni, Fatim Kouyaté et Bintou Soumbounou aux chœurs), un contingent d’instrumentistes européens (le contrebassiste danois Nicolai Munch-Hansen, le guitariste italien Stefano Pilia, le batteur anglais Seb Rochford) et un beatboxer australien (Jason Singh), le résultat de leur association est confondant de musicalité. Visant comme toujours à l’essentiel, touchant le nerf et la fibre mêmes des chansons, la griffe sonore de John Parish excelle à mettre au jour les lignes de force du langage de Rokia Traoré. Elle révèle combien la musicienne est aujourd’hui habitée par ce mélange de calme intérieur et d’indéfectible détermination qui caractérise les esprits conquérants. Au faîte de leur intensité, des mélopées comme Lalla, Kouma ou Tuituit sont comme les porte-flambeaux d’une chanteuse dont chaque inflexion vocale, désormais, possède la fulgurance et la précision d’un trait de flèche.

De ce disque épuré de tout superflu jaillit cette évidence : la musique est bel et bien pour Rokia Traoré ce bain naturel dont nulle force contraire ne saurait l’extraire ni la priver. Cette certitude chèrement acquise, cette enfant de la noblesse bambara l’exprime avec une joie toute féroce dans le texte de Sikey, où elle semble rugir sa passion éperdue pour son art. “N’étant pas issue d’une famille de griots, rien ne me prédestinait à faire de la musique, confie-t-elle. Depuis le début, ma carrière est une forme de bataille, que j’accomplis pour exister comme je l’entends. Aujourd’hui, ça me fait simplement plaisir de réaliser que je suis encore là, de le dire haut et fort et d’en être contente. Dans Sikey, je chante “Hé, qu’on se le dise/Mon choix vient du cœur/Jusqu’au bout je l’assumerai”, mais ce n’est pas pour adresser des reproches à quiconque : c’est pour le seul plaisir de me le chanter, de proclamer mon bonheur d’être musicienne.”

Ce bonheur, ici, arbore des visages aussi multiples qu’harmonieux: léger et souriant lorsqu’il s’agit de détailler la tendre comédie d’un amour poussé aux confins de l’asservissement (Kamounke), teinté de solennité lorsque sont abordées la fragilité et l’incertitude des entreprises humaines (Lalla). Ce bonheur, surtout, trahit un équilibre nouveau chez Rokia Traoré, solidement postée à la lisière entre introspection et engagement dans le monde, à la fois penchée sur ses propres profondeurs et nourrie par la rumeur du dehors. Après avoir trouvé un terrain d’entente entre la part européenne et la part africaine de son identité, après avoir établi de fructueuses correspondances poétiques entre le bambara, le français et l’anglais, c’est à un niveau supérieur de concorde et de sérénité que la chanteuse semble accéder ici. “La nouveauté de Beautiful Africa, c’est que mes chansons sont davantage tournées vers l’extérieur, reconnaît-elle. Par le passé, je me retenais de parler des autres : j’aurais eu l’impression de décider à leur place ce qu’ils devaient penser. Mais avec l’âge, on gagne en assurance, on sait davantage où l’on va, et ces pudeurs et ces peurs s’effacent.”

C’est dans ce va-et-vient entre la sphère intime et ce qui la dépasse que Beautiful Africa semble aussi puiser son énergie vitale. Aux lignes écrites en hommage à la Mélancolie, cette compagne de longue date avec laquelle la chanteuse s’évertue d’entretenir une relation voluptueuse, répond ainsi un hommage exalté, presque survolté, à la beauté apaisante des chants d’oiseaux migrateurs (Tuituit). Aux strophes empreintes de gravité de N’Teri, longue et somptueuse lettre dressant les devoirs et les grandeurs de l’amitié, répond une ode à la grâce et au courage quotidiens des femmes de Bamako et de l’Afrique tout entière (Sarama).

Car depuis les paysages fauves et électriques qu’elle brosse avec ses musiciens, depuis le poste d’observation où son parcours atypique l’a aussi menée, c’est bel et bien le continent noir que Rokia Traoré garde amoureusement en ligne de mire. Marquée par les événements tragiques qui frappent son pays depuis de longs mois, la Malienne, une fois passé l’instant de la sidération, a décidé de réagir. Ecrite dans l’urgence du studio, la chanson-titre de Beautiful Africa offre ainsi comme la brûlante synthèse d’un album qui tisse un lien entre le feu du dedans et l’air du dehors, entre l’âme humaine et la réalité qui l’entoure, l’imprègne et la nourrit. “Je crois en ce continent, envers et contre tout, dit Rokia Traoré. A ce sujet on me dit passionnée et folle, mais je ne suis ni illogique ni inconsciente. Je ne peux simplement pas me résigner à l’idée qu’il n’y a rien à faire. Si je crois autant en l’Afrique, c’est parce que, dans ce monde de pouvoir et de puissance où elle n’est pas considérée, elle est précisément l’un des derniers endroits où tout reste toujours à découvrir et à faire.” Et quand elle dit cela, on jurerait qu’elle parle tout autant de cette vie de chant et de musique qui est la sienne ; cette vie sans cesse réinventée dont Beautiful Africa dessine aussi le souverain territoire. 

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